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« Les morts ne sont pas morts » : une relecture chrétienne de Birago Diop

  1. La survivance des morts : une certitude culturelle en Afrique

« Les morts ne sont pas morts » ! Cette phrase extraite du poème de Birago Diop que nous avons dû apprendre par cœur au cours primaire, est d’une haute portée philosophique et théologique. Elle exprime une vérité fondamentale de la culture et de la religion traditionnelle africaine. Cette vérité métaphysique repose avant tout sur la croyance que l’âme humaine est immortelle. La fin de l’existence terrestre de l’homme  n’équivaut pas à la destruction ou à l’annihilation de son âme. Les morts continuent d’exister non pas seulement dans la pensée de ceux qui les ont connus et aimés, mais surtout sous une forme spirituelle dans le monde invisible. Mieux, du fait de leur mort, les défunts deviennent des ancêtres et sont ainsi associés au monde des « vodu »[1] ; c’est pourquoi les mânes des ancêtres sont traditionnellement invoqués pour protéger et récompenser les vivants qui les prient.

  • Pour une critique de Birago Diop.
  • Les morts ne sont pas dans les êtres crées de notre expérience.

S’il est vrai que « les morts ne sont pas morts », où continuent-ils donc de vivre ? Notre poète répond : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire et dans l’ombre qui s’épaissit. Les morts ne sont pas sous la terre (…) ». La description que fait Birago Diop est à la limite effrayante. Il voit les morts partout dans le monde habité par les hommes. Il les voit dans les choses et les êtres, dans l’eau et dans le feu, dans le buisson et dans le vent, dans le bois et dans l’arbre, dans la case et dans la foule, dans le sein de la femme et dans l’enfant qui vagit, dans l’ombre et dans le tison, dans le rocher et dans les herbes, dans la demeure comme dans la forêt. Une telle ontologie où les morts seraient dans les choses et dans les êtres ne pourrait tenir dans les milieux intellectuels qui se respectent. La réponse de Birago ne semble donc pas nous satisfaire sous cet angle. Les morts n’habitent pas les choses crées de notre expérience, même s’ils sont si proches de nous. Mais alors, sous quel mode sont-ils présents à notre monde ? Où sont justement partis ceux qui nous ont quittés ? Où pourrions-nous les revoir un jour ?

  • Les morts ne sont pas morts : question de formulation, et implication.

Avant d’en venir aux questions posées ci-haut, remarquons d’abord que la thèse défendue par Birago Diop, à savoir que les morts ne sont pas morts, semble mal formulée, quoiqu’elle renvoie à quelque chose de très vrai. En effet, les morts sont bel et bien morts parce que nos sens ne pourront jamais plus saisir d’eux que des cadavres ou ossements parfois réduits en cendre. Les morts sont bel et bien morts parce qu’ils ne sont plus de notre monde ; ils n’ont plus le souffle. Comment ne seraient-ils pas morts s’ils ne respirent plus ? Mais l’on pourrait aussi soutenir que les morts ne sont pas morts parce que, si ce qu’il y a de corruptible en eux est détruit, ce qu’il y a d’impérissable en eux, leurs âmes, continue toujours de vivre. Que les morts soient bel et bien morts, il faut comprendre que c’est la seule condition pour que leurs âmes se séparent de leurs corps ; mais qu’ils continuent de vivre sous la forme spirituelle de leurs âmes, c’est ce qui rendra possible la résurrection de leur chair à la fin des temps, telle que l’enseigne l’eschatologie chrétienne. Il n’y a pas de résurrection possible pour celui qui ne soit d’abord mort ; ce sont les morts qui ressuscitent.

  • La question des morts dans l’eschatologie chrétienne.

L’enseignement chrétien sur la mort s’inscrit dans le cadre global de la rédemption, et est fortement enraciné dans les Ecritures. De ce fait, il est de l’ordre de la révélation, et non pas seulement l’approche humaine d’une question qui va au-delà de notre entendement. Selon l’enseignement chrétien, il y a trois possibilités pour celui qui meurt : le paradis, l’enfer et le purgatoire. De ces trois états qui ne correspondent aucunement à des lieux, seul le purgatoire est passager et débouche sur le paradis, une fois achevée la purification de l’âme. L’enfer est réservé à ceux qui auront fait l’option du mal durant leur vie ; leur sort est décrit dans l’évangile selon Saint Matthieu comme suit : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges » (Mt25, 41 ; cf. Mt13, 41-42). A l’opposé, le paradis ou le ciel est réservé à ceux qui ont fait le bien pendant leur vie ; à ceux-là, le Roi du monde adresse ces paroles à la fin de leur vie : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde » (Mt25, 34).

  • La prière pour les défunts : importance et nécessité.

La prière pour les défunts est un devoir de charité dont la pratique remonte à l’Ancien Testament. Elle est surtout héritée du second livre des Maccabées : « Tous donc (…) se mirent en prière pour demander que le péché commis fût entièrement pardonné, puis le valeureux Judas exhorta la troupe à se garder pure de tout péché (…) Puis, ayant fait une collecte d’environ 2.000 drachmes, il l’envoya à Jérusalem afin qu’on offrît un sacrifice pour le péché, agissant fort bien et noblement d’après le concept de la résurrection (…) Voilà pourquoi il fit faire ce sacrifice expiatoire pour les morts, afin qu’ils fussent délivrés de leur péché » (Cf. 2M12, 41-45). Les raisons de prier pour les défunts sont multiples. D’abord, nul ne sait précisément s’ils sont en enfer, au purgatoire ou au paradis ; mais l’on prie à leur intention le Dieu qui est un Père plein de miséricorde et qui ne veut qu’aucun de ses enfants se perde. En outre, la prière pour les défunts témoigne de notre amitié envers ceux qui ont quittés cette vie et qui ont besoin de nous ; ils continuent d’être créatures de Dieu. Plus tard, nous aurons aussi besoin de la prière des vivants quand ce sera notre tour de les rejoindre. La mort met les défunts dans une position où seules nos prières à leur endroit peuvent les délivrer. En ce mois de Novembre consacré à la prière pour les défunts, ne soyons pas insensibles à l’appel de l’Eglise à prier pour les morts : une prière, une privation et surtout une messe à leur endroit leur fera beaucoup de biens et ne manqueront pas de nous garantir leur reconnaissance.

Fiacre GUEDJO & Serges ZINSOU


[1] Cf. Jacob M. AGOSSOU, Gbɛtɔ́ et gbɛɖótɔ́ : L’homme et le Dieu Créateur selon les sud-dahoméens ; de la dialectique de participation vitale à une théologie anthropologique, p.111.

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