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La Revue “La Voix De St-Gall” N°123 : Culte, culture et foi chrétienne

La grâce suppose la culture[1]

«Il n’existe pas une foi sans culture, ni de culture sans croyance religieuse ». Ces mots de RATZINGER exprimés à Hong Kong il y a plus d’un quart de siècle, ne cessent de résonner dans les cœurs comme un coup de cloche dont l’écho transcende les monts et les vaux : il n’y a pas de foi a-culturelle, il n’y a pas de culture a-religieuse. Cette évidence a bien souvent mis le néophyte qui se convertit au christianisme dans une situation presqu’inconfortable de double allégeance culturelle où harmoniser les données culturelles traditionnelles et celles de la foi demeure une gageure. Pour une jeune église comme celle au Bénin qui traverse proprement son âge patristique, le défi se révèle toujours plus actuel. 160 ans d’évangélisation continue n’ont pas encore suffi – chose évidente – pour porter le Christ au cœur des traditions culturelles béninoises et enrichir la foi, du meilleur du capital traditionnel béninois.  Aujourd’hui encore, pour de nombreux chrétiens, les conflits entre les exigences de la foi authentique et les exigences liées à l’appartenance à une communauté familiale déterminée apparaissent comme de véritables apories. Plusieurs efforts se font pour tenter des sorties de crise et distinguer clairement le permis du défendu, le cultuel du culturel, mais bien souvent, faute de repères clairs, ces efforts deviennent le lieu de véritables amalgames.

C’est pour justement fixer ces repères et lever les ambiguïtés capables d’alourdir le débat au sujet de la synchronisation entre le culte, la culture et la foi que le premier article du présent numéro de « La Voix de St-Gall » signé par le théologien béninois Edouard ADE nous entraîne sur le terrain herméneutique où il est possible de fixer des critères objectifs de discernement et de discrimination aussi bien pour le chrétien que pour le non-chrétien en dialogue avec le donné traditionnel. Sur la base de ces critères, il est désormais aisé de contempler avec beaucoup plus de sérénité, la culture béninoise dans ses manifestations multidimensionnelles.

À cet effet, « La Voix de St-Gall », fidèle à sa traditionnelle ligne éditoriale, peint à grands traits dans ce premier tome, le visage aux mille couleurs de la noble culture béninoise dans sa diversité enrichissante. Sur un premier axe, l’homme béninois est pris dans la manifestation de son être communautaire. C’est dans les expressions de gaieté et de convivialité que nous commençons à le découvrir. Conduits par Judicaël VINAKPO des côtes de l’Atlantique où l’on peut admirer les Xwla et les Xwela dans l’expression culturelle de leur fraternité à travers la légendaire et centenaire célébration de la fête de Nonvitcha, nos regards s’élèvent vers les hauteurs septentrionales où Alexis CODJO nous initie aux chants et aux danses de victoire qui rythment et cadencent la Gaani baatonu.

Le deuxième axe, plus attentif à la dimension personnelle du Béninois, s’intéresse de plus près aux différentes étapes ponctuant sa vie et son existence. Sur cet axe, c’est Expédit OREKAN qui nous fait découvrir la beauté de la culture Yoruba en mettant en exergue, la valeur qu’elle accorde à la vie : comment elle l’accueille, l’entretient et l’intègre officiellement dans le cercle familial où le lien matrimonial peut malheureusement en venir à être blessé par l’inconduite de l’infidélité. Mais le cas échéant, le génie culturel béninois dispose encore de quoi réparer le tort et corriger l’inconduite. C’est du moins ce que l’on comprend avec Hervé SEHOUETO et Gontran HEKPAZO qui donnent en exemple le rite du Afↄlilɛ comme un processus de purification connu des milieux fon d’Abomey en cas d’adultère. Pour couronner cet axe consacré à la vie, l’on ne pouvait pas faire mieux que de s’intéresser à la fin de vie. Et c’est encore ici que le génie culturel béninois se révèle dans toute sa complexité. C’est avec l’exemple de la culture Waci que Mozart HOUNKPEVI nous fait découvrir que pour le Béninois, la fin de la vie se traite aussi délicatement que son début. Cette délicatesse dont sont entourés les restes précieux des Waci disparus laisse entrevoir la conception d’une certaine vie après la mort et par conséquent d’une certaine survivance de la mémoire des morts. Nous glissons là subtilement sur le terrain de la croyance à laquelle se consacre le troisième axe.

Le troisième axe en effet, nous fait appréhender le Béninois comme un être profondément croyant. Qu’il soit du Sud ou du Nord, sa culture lui offre des lieux de croyance en une entité transcendante qui le surpasse et le détermine dans ses actes. Si la réalité de la croyance est évidente et commune à tous, elle ne se manifeste pas chez tous de la même manière. Si l’on peut découvrir avec Espédit ALLOSSOU et Virgile LOGBETODE un panthéon riche de divinités de tout genre dans les cultures du Sud-Bénin, l’on ne peut nier qu’aussi bien chez les Otamari que Rodolpho NATTA nous présente à travers les différents rites d’initiation et d’intégration, que chez les Baatombu du Nord Bénin, il n’existe pas pour autant de panthéon. La raison, assez simple, nous explique le Père Christophe GOUNOU KOTO, prêtre du diocèse de N’Dali est que « dieu ne se met pas au pluriel ». Il est déjà considéré et confiné dans l’architecture même des maisons, ou connu et vénéré sous le vocable baatonou invariable : « Gusunɔ » à qui l’on ne peut accéder que par la médiation des Bunu et des wɛrɛkunu. On le voit donc bien, sur l’axe de la croyance comme sur les autres axes, la culture béninoise paraît éminemment polymorphe. Curieusement, cette situation, n’a pas empêché le Bénin d’avoir une fête nationale des religions endogènes : c’est la traditionnelle célébration du 10 janvier, vu comme fête du Vodun et des cultes endogènes. Avec le Père Charles ALLABI, prêtre de l’archidiocèse de Cotonou, nous revisitons et redécouvrons cette fête dans sa triple dimension politique, cultuelle et culturelle. Cette fête ainsi que plusieurs autres habitudes ordinaires des chrétiens béninois montrent sans cesse, nous fera-t-il comprendre, l’urgence permanente du défi de l’inculturation. Ce processus de communication réciproque entre la culture béninoise et l’évangile de Jésus-Christ ne pourrait se faire que par le canal du dialogue. Et comme le relèvera le Père Gaston AÏTONDJI, théologien fondamentaliste, le Bénin, depuis 160 ans, n’a pas manqué d’emprunter ce canal. Mais il lui faut encore aller plus à fond sur ce chemin, pour que le dialogue se fasse annonce, annonce du « vrai » et du « saint » que recèle chaque tradition religieuse. Cela vaut bien la peine pour l’Église au Bénin, maintenant qu’il est encore temps, maintenant qu’elle est encore au deuxième siècle de son évangélisation. C’est le temps des fondations, le temps des fixations, et plus qu’un défi, cela représente pour nous tous aujourd’hui un devoir vis-à-vis de l’histoire. Qu’on le veuille ou non, nous sommes de l’époque patristique de l’Église au Bénin. C’est un honneur que d’être bâtisseur ; mais surtout c’est une charge.

Angelo ATTOGOUINON

Rédacteur en chef de La Voix de St-Gall


[1]– FRANCOIS, Evangelii gaudium, n. 24.

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